Mon histoire

17H07

1987

Je suis né dans une maison où il y avait déjà des odeurs partout. Mon père collectionnait les parfums comme d’autres les timbres. Des flacons moches, des bouteilles bizarres, des trucs qu’il ramenait de partout. Je marchais à peine et passais devant sans même les sentir.

Premiers souvenirs olfactifs

1991

Mes premiers souvenirs olfactifs remontent à là. J’avais 4 ou 5 ans. Je commençais à renifler les flacons de mon père. Pas par curiosité sophistiquée, juste parce qu’ils étaient là.
Quand il a vu que je m’approchais, il m’a emmené avec lui dans des boutiques de parfums. Il me faisait sentir des trucs. Je fermais les yeux. J’essayais de deviner. C’était comme un jeu.

Le premier salaire et les pipettes

2003

À 16 ans, je livre des pizzas. Mon premier salaire, je l’ai claqué en pipettes et en huiles essentielles de base en pharmacie. À l’époque, pas de fournisseurs en ligne, pas de sites spécialisés.
Je composais des parfums très bruts : pas de fixateur, même pas de balance et aucune vraie structure, juste des mélanges avec les moyens du bord. Ça sentait souvent n’importe quoi. Mais c’était un début. J’étais fier.

La maladie de mon père

2005

Mon père tombe gravement malade. Brutalement.
La vie me rappelle que rêver, c’est bien, mais qu’il faut aussi assurer. Entre les études et m’occuper de lui avec ma mère, je mets le parfum de côté. Les pipettes restent dans un tiroir. J’y touche plus.

Le décès de mon père

2010

Cette fois, c’est fini. Mon père est parti.
Je dois travailler pour subvenir aux besoins du foyer. Plus le temps de composer, plus le temps de rêver. Par hasard, je rentre dans la restauration. Je reste dedans. Les années passent. Les flacons dorment toujours.

La vie quoi

2017

Mariage et développement dans la restauration
Je me marie. La vie avance. Je développe mon enseigne dans la restauration. J’en ouvre plusieurs. Ça marche, ça tourne.
Mais au fond, je sens que je ne suis pas heureux. Ce que je fais ne me plaît pas vraiment. Je n’ai pas choisi cette voie. Elle s’est imposée à moi.

Composer pour s'évader

2018

Même avec le boulot qui bouffe tout, je recommence à composer quand j’ai un peu de temps libre. Quelques pipettes, des petites matières premières que j’achète au compte-gouttes.
C’est pas grand-chose, juste des essais pour moi. Pour respirer un peu.

Retrouvailles forcées

2020

Le Covid arrive. Tout s’arrête. Je suis enfermé chez moi des jours entiers.
Je ressors mes vieilles pipettes. Pour la première fois, je commande des vraies matières premières en ligne, des ingrédients pros, pas juste des trucs de pharmacie.
Je passe mes journées à composer. Seul. Dans le silence. À mélanger, à sentir, à recommencer.
Et en même temps, j’engloutis tous les livres possibles sur le parfum et la chimie. Je regarde tous les tutos et je me forme en ligne. C’est à cette période que j’accumule un maximum de connaissances. Tout ce que je pouvais apprendre, je l’apprenais.

Le lac d’Enghien-les-Bains pt1

2021

C'est la fin du confinement.
Je me promène au bord du lac d’Enghien-les-Bains un soir d'été ordinaire.
Un mec me croise, s’arrête net, me suit quelques mètres. Puis il m’arrête.
Il respire fort, il me regarde comme si j’avais un trésor sur moi.
« C’est vous qui sentez cette bonne odeur ? »
Il demande s’il peut sentir pour être sûr. Je le laisse approcher mon cou.
Il confirme : « C’est bien vous. »
Il me demande le nom du parfum.
Je lui dis : « C’est moi qui l’ai fait. »
Je sors le flacon sans étiquette de ma poche.
« Il n’a même pas de nom, et il n’est pas disponible.

Le lac d’Enghien-les-Bains pt.2

2021

Il insiste pour que je lui vende cette fiole.
Je refuse.
« C’est le mien, je l’ai fait pour moi. »
Mais il ne lâche pas l'affaire, il me supplie presque.
« Je n’ai jamais rien senti d’aussi bon. »
Je fini par craquer face à sa détermination et ses émotions. Je prends ses coordonnées. Je lui promets que je vais lui faire un flacon.
C’est là que ça m’a frappé : ce que je viens de faire à la maison de mes mains, quelqu’un est en train de m’implorer pour m’en acheter un ?
Et la, je me dis : « Pourquoi pas ? »

Vente discrète aux proches

2023

En 2023, je commence à vendre mes parfums à mes proches.
Pas de manière professionnelle du tout. Pas de site, pas de prix fixe, pas de packaging. Juste des flacons que je remplis quand quelqu’un demande.
« T’en as pas un pour moi ? »
Je leur dis oui, je leur fais payer un prix symbolique.
Le parfum reste une passion secrète, presque un hobby qui commence à prendre un peu d’argent, mais sans que je me dise que ça pourrait devenir mon métier.
C’est juste des amis, de la famille et des gens qui aiment ce que je fais. Rien de plus.

Naissance d'AUBAINE créations

2024

En 2024, j’ai pris la décision la plus folle de ma vie : tout plaquer.
La restauration, les enseignes, les journées interminables… j’ai arrêté.
Je ne supportais plus de vivre à moitié, de composer de temps en temps.
Je crois que la vie nous mets des aubaines sous les yeux, et qu’il faut avoir le courage de les saisir plutôt que de subir.
Je n’étais pas destiné à être parfumeur.
Je n’ai pas fait l’ISIPCA, pas les grandes écoles, et je ne viens pas d’une famille de parfumeurs.
Mais l’amour et le travail finissent toujours par dépasser tout le reste.
Aujourd’hui, je veux dire à celui qui lit ces lignes : si tu as une passion, un hobby qui te fait vibrer, n’aie pas peur d’y aller.
Ose. Une goutte à la fois.

— Belgacem TITRI .